Réveil matinal, mais pas au champ du coq, plutôt au ronronnement des moteurs de camions qui quittent leurs lieux de couchage pour rejoindre les grandes routes. Ma montre à remontoir automatique que j’avais détaché de mon poignet s’est déchargée et je sais pas vraiment quelle heure il est.
En tout cas la nuit reste bien noire et, au moment ou un commercial s’arrête pour me prendre, le soleil brille bien haut dans le ciel. Malgré un nombre de kilomètres encore conséquent, ça sent la fin de voyage et la fatigue prend le dessus sur la curiosité de découvrir les multiples anecdotes de mon hôte. Repos de courte durée. Tout à coup mon cœur s’enfonce dans le siège en cuir emportant au passage une paire de vertèbres. Le souffle coupé j’ouvre les yeux qui se fixent d’eux même sur le compteur. 240 kilomètres heure et un petit sourire au coin du visage de mon pilote costar cravate. Peu à peu mon regard glisse sur le tableau de bord ou je découvre une sorte de blason rougeoyant posé sur quelques lettres. Porsche. C’est la plus grande étape que j’effectue d’un trait. Cependant, jusque Francfort on ne mettra guère plus d’une heure.
Il est 18 heures quand je passe la frontière en compagnie d’un gars « qui sait ce que sait que d’attendre des plombes que quelqu’un vous prenne sur le bout de la route. » Il me dépose à Sarreguemines où je rode mes semelles jusqu’à ce qu’une jeune institutrice « qui commence franchement à en avoir marre de ce boulot de merde » me dépose sur un rond point à l’entrée d’une autoroute. Et là : vide. Je reste planté bien 7 heures sans qu’une voiture s’arrête : je pense que je me suis assis sur les fondations de la ligne Maginot et que les deux camps se méfient de mes possibles intentions belliqueuses. Un peu à bout de patience, j’enclenche la machine à gambader et je me dirige vers la nationale. Je trotte jusqu’au début du jour et je m’endors comme une souche sur un banc au premier village rencontré.
Il faut que je rejoigne Nancy. En soi c’est pas si loin, un peu moins de 90 kilomètres. Mais ça prend du temps. J’avance de piquette en piquette, par à-coups de quelques lieues, les automobilistes s’arrêtant pour m’emmener au prochain carrefour parce que « c’est toujours ça de gagné. » C’est long, mais les rencontres originales tuent agréablement le temps. Papy résistant, chauffeur poids lourd teufeur, éleveur de poulets (…) et finalement une infirmière et son bichon.
Midi et des pelletées, je suis à Nancy et je me paie royalement un restaurant où la gérante m’offre gracieusement un bout de carton et un marqueur pour que j’y marque Dijon, Chaumont et Neufchâteau. Large choix, mais tout ça c’est au sud. Un mécanicien s’arrête et m’emmène dans la cité vosgienne. « T’es de Haute-Marne toi ? Pourtant t’es pas du genre moumoute sur le volant et makina à donf. On en a une paire qui envahissent les rues de Neufchâteau, ils vont tous faire leurs courses chez nous les culs terreux : tu penses on à le plus grand Leclercq de la région ! »
Mon dernier hôte est un con. Oui, c’est un peu sec comme ça, mais il vaut bien une montagne de connerie à lui seul. Il m’explique comment faire du fric dans une entreprise de TP. Je passe les détails, il me gonfle vraiment ce con (répétition tiens.)
J’arrive à 17 heures devant la maison de l’agriculture à Chaumont juste au moment où mon père quitte son boulot. Il ouvre la porte de notre supositoir à autobus (une Fiat 500), et l’aventure se termine quelques kilomètres plus loin en terre euffignoise, pieds, dos et tête en compote.